RIP Gérard Genette

  • On the occasion of Gérard Genette's passing, we transmit the message below on behalf of CRAL, organiser of the 3rd ENN conference in Paris. 
  • There is another "hommage" over at fabula.org (also in French) and also here
  • Nachrufe in der FAZ, der SZ und in der NZZ (Milo Rau)

Message de la Direction du CRAL

Chères et chers amis, collègues et étudiants,

Nous avons appris avec une immense tristesse la mort de Gérard Genette survenue ce vendredi 11 mai 2018. Il avait été l’un des membres fondateurs du CRAL en 1983, avec Raymond Bellour, Claude Brémond, Hubert Damisch, Louis Marin, Christian Metz et Tzvetan Todorov. Il fut l’un des initiateurs les plus actifs de la poétique et du structuralisme, et renouvela la réflexion sur les formes littéraires, par une œuvre personnelle devenue incontournable dans le champ des lettres et de l’esthétique, et par une intense activité collective de partage de pensées et de diffusion de textes – il avait créé la revue Poétique avec Hélène Cixous et Tzvetan Todorov, et cofondé avec ce dernier la collection éponyme aux éditions du Seuil. Personnalité majeure du paysage intellectuel français, son œuvre, traduite en de très nombreuses langues, joue un rôle éminent dans la réflexion internationale sur la théorie littéraire.

Né en 1930, ancien élève de l’École Normale Supérieure à une époque où celle-ci était encore largement ouverte aux enfants des milieux populaires, agrégé de lettres en 1954, Gérard Genette commence par enseigner en hypokhâgne de 1956 à 1963 au lycée du Mans. Il est ensuite, jusqu’en 1967, l’assistant de Marie-Jeanne Durry à la Sorbonne, avant d’être élu maître de conférences à l’EPHE VIe section grâce au soutien de Roland Barthes, et de devenir directeur d’études au sein de la nouvelle EHESS jusqu’à sa retraite en 1994.

Son œuvre, à partir des années 1970, aura exercé une influence internationale considérable sur les études littéraires, la poétique et la narratologie avant, dans les années 1990, de marquer le domaine de l’esthétique générale à partir d’un dialogue inédit en France avec l’esthétique analytique. Elle a produit un renouvellement des outils, des méthodes et des objets dans ces champs de savoir, élargi les perspectives et les modes d’analyse, et ouvert des pans entiers de la recherche. De fait, la pensée de Gérard Genette n’a pas simplement nourri nombre de débats : plus radicalement, elle les a initiés et suscités. Elle a puissamment participé à l’internationalisation de la recherche dans des domaines restés jusque-là cloisonnés à l’intérieur des cadres nationaux de l’histoire littéraire née au dix-neuvième siècle, une « discipline annexe » selon lui. Gérard Genette estimait devoir l’essentiel de sa conception de la littérature à Valéry, refondateur de la poétique moderne, et à Borges pour sa vision panoptique de la bibliothèque universelle. Au cours de ces décennies, il a considérablement œuvré pour le rayonnement intellectuel de l’EHESS, et sa pensée ne cesse aujourd’hui de se déployer.

La première partie de son œuvre a été consacrée à la littérature, à la rhétorique – notamment la rhétorique des figures –, à la poétique considérée comme analyse des traits permanents du fait littéraire, à la théorie du récit et à la théorie des genres littéraires. Avec « Du texte à l’œuvre », publié dans Figures IV, on peut définir cette période comme celle d’une « réinterprétation de la rhétorique classique », considérée comme une ancêtre de la sémantique et de la stylistique modernes, et comme une entreprise de poétisation de la rhétorique, dans le cadre du structuralisme littéraire des années soixante qui s’ancra institutionnellement en France à l’EPHE. En témoignent les cinq volumes de la série des Figures parus entre 1966 et 2002,  ainsi que le dernier massif de cet ensemble poétique, Métalepse. De la figure à la fiction (2004), développement d’une intervention prononcée lors d’un colloque international du CRAL consacré en 2003 à ce procédé artistique de mise en abyme, que Gérard Genette avait isolé et l’un des premiers défini.

À partir du cas exemplaire de À la recherche du temps perdu, « Discours du récit », qui occupe les trois quarts de Figures III (paru en 1971 au Seuil dans la toute nouvelle collection « Poétique »), porte sur les distorsions narratives, le traitement du temps (ordre, durée, fréquence), la gestion du point de vue, le statut et les fonctions du narrateur, la catégorie grammaticale du mode, le monologue intérieur et le discours indirect libre. Cet « essai de méthode » sera, dès sa parution, salué comme la plus importante des contributions à la narratologie naissante et vaudra à Gérard Genette une reconnaissance internationale immédiate et durable. Il a été amplement commenté et débattu, et a exercé pendant plus de deux décennies une influence difficile à mesurer aujourd’hui tant elle est cruciale. L’usage qui, à la suite de son succès, a pu être fait de la narratologie dans l’enseignement secondaire en France où elle s’était trouvée un temps promue au rang de science pilote n’était pas sans susciter sa perplexité, et une certaine causticité…

 

Devaient ensuite successivement paraître, chantier après chantier, enquête après enquête, Mimologiques (1976) consacré au « langage poétique » envisagé comme avatar du mythe de Cratyle ; Introduction à l’architexte (1979) sur la classification des genres ; Palimpsestes. Une littérature au second degré (1982) sur la transtextualité et les différents types de relations que les textes entretiennent les uns avec les autres, Seuils (1987) sur la présentation éditoriale des textes, leur accompagnement, leur commentaire et leur paratexte; Fiction et diction (1991) enfin, sur les limites de la littérature et le partage entre littérarités constitutive et conditionnelle.

Au cours des années 1990, passant des textes aux œuvres par un élargissement progressif de la critique à la poétique puis de la poétique à une étude plus générale de l’art, Gérard Genette ouvrit un dernier grand chantier, celui d’une réflexion esthétique nourrie par un dialogue avec l’esthétique analytique américaine de Nelson Goodman et Arthur Danto, qu’il contribua à faire connaître en France en accueillant ses écrits dans la collection « Poétique ». Cette réflexion devait aboutir aux deux volumes de L’Œuvre de l’art, Immanence et Transcendance (1994) et La Relation esthétique (1997), où il défendait notamment le subjectivisme de l’évaluation esthétique.

A partir de 2006, Gérard Genette qui savait ménager humour, ironie et effets de surprise fit emprunter à la dernière partie de son œuvre des voies nouvelles et inattendues, qui devaient lui gagner un autre public que le seul lectorat académique. Avec Bardadrac (2006), Codicille (2009), Apostille (2012), Épilogue (2014) et Postscript (2016), il appliquait à sa propre vie « l’acuité et la condensation analytiques » qu’il avait jusque-là développées en lisant les œuvres des autres (Philippe Lançon). Dans Bardabrac, mot-chimère inventé par une amie pour désigner le fouillis de son sac à main, se souvenant des répertoires de mots et des catalogues de choses de Barthes, de Stendhal, de Mark Twain, de Montaigne, de Lichtenberg ou de Perec, il réunissait sous forme de dictionnaire, « épiphanies contingentes, idées bonnes ou mauvaises, souvenirs vrais ou faux, partis pris esthétiques, rêveries géographiques, citations clandestines ou apocryphes, maximes et caractères, apartés, boutades et digressions composant un puzzle à ne pas recomposer ».

 

Gérard Genette fut pour de nombreux membres du CRAL un ami dont la mort « point » cruellement, pour reprendre le mot de Roland Barthes, un collègue doté de cette acuité humoristique qui accompagne la vive intelligence. Cofondateur du CRAL il y a trente-cinq ans, ses amis de toujours et ses héritiers d’aujourd’hui ne cessent d’y développer et d’y ramifier sa pensée – de la production théorique à la réflexion en esthétique ou en sémiologie, des études narratologiques aux recherches sur les formes poétiques, les genres littéraires ou le langage créateur à partir de l’œuvre de Proust. Son fin sourire tout comme ses souvenirs – heureux, ironiques, fascinants – sur le CRAL et le structuralisme (« ça veut pas dire grand-chose » mais…) ont été captés en 2013 par Momoko Seto dans le film Autobiographie d’un centre de recherches. Ses travaux et leur influence furent constamment évoqués et mis en perspective lors la Journée des trente ans du CRAL, parmi d’innombrables autres manifestations se réclamant de son œuvre.

De ce centre, Gérard Genette ne cessera de faire partie, comme ami, comme collègue, comme « figure » multiple et stimulante.

 

Anne Simon, Anne Lafont et Philippe Roussin

Message diffusé par John Pier

Université de Tours et

CRAL (CNRS), Paris

 

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Thursday, May 17, 2018 - 16:45

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Thursday, May 17, 2018 - 16:45

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